Depuis longtemps le visage d'une enfant hante ma mémoire. J'ai beau consulter mes carnets de voyage, mes photos : rien. De nombreuses années se sont écoulées, je ne l'ai jamais oublié.
6 septembre 1990, San Diego,
Avec ma vieille Dodge, je prends la freeway 5 direction Tijuana, ville frontière entre la Californie et le Mexique.
Des cow-boys, pardon des policiers américains m'ordonnent de garer la voiture sur le parking, payant bien entendu. On m'assure qu'il ne me faudra marcher qu'une dizaine de minutes pour "crossing the border".
En route pour le Mexique ! Il est très tôt et pourtant la chaleur verticale de cette fin d'été est sèche et étouffante, bien que le Pacifique ne soit pas loin, d'ailleurs je chemine en compagnie de quelques surfeurs en route pour Baja, un des meilleurs spots de Basse-Californie me disent-ils.
Le paysage est sinistre : des barbelés, des murs, des remparts de béton. Cette zone est extrêmement encadrée, des policiers, des militaires, car c'est un des passages où traversent les clandestins mexicains à la recherche de l'Eldorado américain ... Triste ironie de l'Histoire.
Plus qu'un pont de ciment, au-dessus d'une rivière sans eau à traverser et je passe la fameuse ligne. Avec mon passeport et mon visa de touriste française, je franchirais le poste frontière sans difficulté, ce qui ne sera pas le cas de tout le monde. Notamment les mexicains, même ceux qui rentrent chez eux, se font interroger, fouiller. Longuement et les files d'attente s'étirent inéxorablement.
Puis de l'autre côté du pont, je la vois ; une gamine de 6 ans environ, vêtue d'une robe qui avait du être rouge, il y a bien bien longtemps. Une robe, pas tout à fait ; en fait ce qu'il resterait de la trame d'une étoffe. Des fils de coton distendus.
Cheveux d'un noir incertain, comme brûlés par ce soleil qui cogne si fort, elle tient une petite guitare mexicaine entre ses bras et gratte fébrilement sur l'unique corde.
De ses yeux noirs elle regarde les arrivants, et lorsqu'elle sent un regard un peu plus bienveillant que d'autres, d'une toute petite voix elle chantonne une berçeuse " duerme negrito" ; je sens ma gorge se serrer, je voudrais prendre une photo, mais je ne peux pas et je n'en ai pas très envie au fond. Je n'ai pas envie de lui voler son âme, elle qui n'a rien.
Malgré son extrême pauvreté, je vois de la dignité dans son regard, un volcan de rage et de détermination.
Non loin d'elle, des femmes indiennes sont assises à même le sol. Elles vendent leur artisannat : bijoux tressés, perles multicolores, des tissus brodés.
Ces femmes recroquevillés me font penser aux tahitiennes de Gauguin ; ces visages aux contours pleins, les couleurs bariolées de leurs vêtements, et cette douceur impassible qui émane d'elles. Comme si rien ne pouvait les atteindre.
Un bus passe, je remarque que les roues sont dégonflées ; la carrosserie est pleine de trous et recouverte de rouille : Avenida de la Revolucion.
Tijuana est une ville décevante ; shopping bon marché pour les américains ( bottes de cuir, téquila, bijoux en argent, casinos etc ... ) quand la ville ne devient pas un lieu de beuveries et de prostitution, durant les week-ends ou les vacances.
Mais en quittant l'Avenida de la Revolucion, c'est un autre dimension que l'on voit, moins clinquante, sans doute le vrai visage de cette ville, une misère perceptible à chaque coin de rue.
En traversant cette frontière, j'ai l'impression, non pas de changer de pays, mais d'entrer dans un autre monde, le tiers-monde. Drôle de frontière.
"Where the sky grows gray and wide
We'll meet on the other side
There across the border
For you I'll build a house
high upon a grassy hill
Somewhere across the border
And in your arms 'neath open skies
I'll kiss the sorrow from your eyes
There across the border"
6 septembre 1990, San Diego,
Avec ma vieille Dodge, je prends la freeway 5 direction Tijuana, ville frontière entre la Californie et le Mexique.
Des cow-boys, pardon des policiers américains m'ordonnent de garer la voiture sur le parking, payant bien entendu. On m'assure qu'il ne me faudra marcher qu'une dizaine de minutes pour "crossing the border".
En route pour le Mexique ! Il est très tôt et pourtant la chaleur verticale de cette fin d'été est sèche et étouffante, bien que le Pacifique ne soit pas loin, d'ailleurs je chemine en compagnie de quelques surfeurs en route pour Baja, un des meilleurs spots de Basse-Californie me disent-ils.
Le paysage est sinistre : des barbelés, des murs, des remparts de béton. Cette zone est extrêmement encadrée, des policiers, des militaires, car c'est un des passages où traversent les clandestins mexicains à la recherche de l'Eldorado américain ... Triste ironie de l'Histoire.
Plus qu'un pont de ciment, au-dessus d'une rivière sans eau à traverser et je passe la fameuse ligne. Avec mon passeport et mon visa de touriste française, je franchirais le poste frontière sans difficulté, ce qui ne sera pas le cas de tout le monde. Notamment les mexicains, même ceux qui rentrent chez eux, se font interroger, fouiller. Longuement et les files d'attente s'étirent inéxorablement.
Puis de l'autre côté du pont, je la vois ; une gamine de 6 ans environ, vêtue d'une robe qui avait du être rouge, il y a bien bien longtemps. Une robe, pas tout à fait ; en fait ce qu'il resterait de la trame d'une étoffe. Des fils de coton distendus.
Cheveux d'un noir incertain, comme brûlés par ce soleil qui cogne si fort, elle tient une petite guitare mexicaine entre ses bras et gratte fébrilement sur l'unique corde.
De ses yeux noirs elle regarde les arrivants, et lorsqu'elle sent un regard un peu plus bienveillant que d'autres, d'une toute petite voix elle chantonne une berçeuse " duerme negrito" ; je sens ma gorge se serrer, je voudrais prendre une photo, mais je ne peux pas et je n'en ai pas très envie au fond. Je n'ai pas envie de lui voler son âme, elle qui n'a rien.
Malgré son extrême pauvreté, je vois de la dignité dans son regard, un volcan de rage et de détermination.
Non loin d'elle, des femmes indiennes sont assises à même le sol. Elles vendent leur artisannat : bijoux tressés, perles multicolores, des tissus brodés.
Ces femmes recroquevillés me font penser aux tahitiennes de Gauguin ; ces visages aux contours pleins, les couleurs bariolées de leurs vêtements, et cette douceur impassible qui émane d'elles. Comme si rien ne pouvait les atteindre.
Un bus passe, je remarque que les roues sont dégonflées ; la carrosserie est pleine de trous et recouverte de rouille : Avenida de la Revolucion.
Tijuana est une ville décevante ; shopping bon marché pour les américains ( bottes de cuir, téquila, bijoux en argent, casinos etc ... ) quand la ville ne devient pas un lieu de beuveries et de prostitution, durant les week-ends ou les vacances.
Mais en quittant l'Avenida de la Revolucion, c'est un autre dimension que l'on voit, moins clinquante, sans doute le vrai visage de cette ville, une misère perceptible à chaque coin de rue.
En traversant cette frontière, j'ai l'impression, non pas de changer de pays, mais d'entrer dans un autre monde, le tiers-monde. Drôle de frontière.
"Where the sky grows gray and wide
We'll meet on the other side
There across the border
For you I'll build a house
high upon a grassy hill
Somewhere across the border
And in your arms 'neath open skies
I'll kiss the sorrow from your eyes
There across the border"
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Voici les 17 dernières réactions à ce commentaire
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Qui a dit que les derniers seront les premiers à moins que ce soit l'inverse ?
Merci de ce voyage, je m'y croyais, même si ce que tu as partagé est difficile à accepter. C'est cependant une réalité, et cela permet de relativiser les petites misères de l'occidental gavé que nous sommes devenus....
On me dit que mes textes sont trop longs et pas drôles, alors vos gentilles réactions me touchent.
Grenadine rosissante
Grenadine rosissante
Bravo!
quoi faire devant la misère ? Déjà témoigner, réfléchir...Merci de le faire Grenadine !
j'étais en province à l'époque et un de mes amis y est allé et m'a effectivement narré ce fantastique concert!
Bon , je vais compléter la case...
Bon , je vais compléter la case...
réparé cet oubli ! Ai eu la chance de l'écouter au zénith présenter cet album, harmonica et guitare, seul en scène, un régal. Un des plus beaux souvenirs de concert.
G.
G.
The boss :"the ghost of Tom Joad", magnifique 
oublié dans mes favoris d'ailleurs!

oublié dans mes favoris d'ailleurs!
à qui appartient l'extrait de la chanson en anglais ?
Réponse ..... bientôt !
Grenadine
Réponse ..... bientôt !
Grenadine

je ne connaissais que le titre de cette chanson et un bout de la mélodie me trottait dans la tête !
Que tu mama esta en el campo, negrito
Duerme duerme negrito
Que tu mama esta en el campo, negrito
Trabajando si
Trabajando duramente
trabajando si, trabajando duramente
Te va traer una fruta para ti
Atahualpa Yupanqui, le rayon de soleil de toutes les petites filles d'Amérique Latine. La plus belle berçeuse que je connaisse.
Très beau texte Grenadine, essayons de ne pas mettre de frontière au milieu de notre propre pays
Duerme duerme negrito
Que tu mama esta en el campo, negrito
Trabajando si
Trabajando duramente
trabajando si, trabajando duramente
Te va traer una fruta para ti
Atahualpa Yupanqui, le rayon de soleil de toutes les petites filles d'Amérique Latine. La plus belle berçeuse que je connaisse.
Très beau texte Grenadine, essayons de ne pas mettre de frontière au milieu de notre propre pays
passer le pont,
regarder l'autre,
et ne jamais l'oublier
comme tu as su le faire, sans note, sans polaroïd.
Merci Grenadine
regarder l'autre,
et ne jamais l'oublier
comme tu as su le faire, sans note, sans polaroïd.
Merci Grenadine
raconté avec beaucoup de sensibilité .Merci de nous l'avoir fait partager


Je réagis à ce commentaire en
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grenadine75
publié le 21 avril 07